Focus

Le langage est un miroir. Miroir brouillé, souvent. Mais révélateur. la parole attrape tout, les miasmes et les éclats de vie, les méchants virus et les bonnes vitamines.

Bureau des consultations - Claude Roy, « Ce que parler veut dire » / trstndbrtl

Claude Roy, « Ce que parler veut dire »

Le langage est un miroir. Miroir brouillé, souvent. Mais révélateur. la parole attrape tout, les miasmes et les éclats de vie, les méchants virus et les bonnes vitamines. Le français comme on le parle, et comme on ne devrait pas le parler, c’est le thermomètre quotidien de la santé, un signe du malaise ou des maladies des individus et de la société. Les médias décuplent, centuplent les affections de la parole. Les mots de tous nos jours sont de plus en plus en proie à des virus télé-vidéo transmissibles. L’Académie française a dégainé l’autre jour la grande épée du Père Ubu afin de pourfendre un slogan officiel : « La Sécu c’est bien. En abuser ça craint ». L’intention était bonne. La cible mal choisie. « Ça craint » n’est pas du français tordu, c’est plutôt de l’argot naissant. La faute de français anémie une langue. L’argot, banc d’essai du langage, la revitalise souvent, ou bien disparaît sans faire grand mal. Les maux dont nous souffrons et dont la langue parlée porte les stigmates, sont d’un autre ordre, et moins tonique, que les inventions verbales, plus ou moins heureuse, de la langue verte. Signes de paresse et de mimétisme flasque, les épidémies répétitives du verbe ne sont pas le plus grave des maladies de la langue. On sait par exemple que les moutons de Panurge du parler-mode dédaignent la simplicité du oui. Ils lui préfèrent "absolument", qui n’a rien d’absolu cependant, "tout à fait", "d’accord" et "exactement" . On aime aussi mâchouiller machinalement dans le coin des phrases des vocables entre adverbes et borborygmes, "concrètement", "c’est vrai que", "au quotidien". La métaphore exténuée par un usage excessif connaît aussi de beaux jours : "bétonner un dossier", "avoir un profil bas", "craquer", "aller jouer dans la cour des grands", "ouvrir un espace de dialogue", "remettre les pendules à l’heure", "disjoncter" , etc. L’impropriété moutonnière atteint parfois de cocasses sommets. Il fut plaisant d’entendre un jour M. Chirac déclarer : « La majorité ne m’a jamais lésiné son soutien ». Mais "investir" pour "envahir", "achalandé" pour "approvisionné", gérer pour n’importe quoi ont des beautés confuses. « Le premier ministre doit gérer la crise. » « Le Paris-Saint-Germain doit gérer sa victoire ». Déjà plus grave est cet irrépressible bredouillis de la pensée qui fait trébucher les mots dans une perpétuelle explosion de pléonasmes et de contradictions cocasses. Nous avons entendu ou nous entendons tous les jours parler de « télécommandes à distance », d’« Irakiens décimés par centaines », de « crescendos progressifs », de « l’œil du cyclone qui encercle cuba », d’une « éventualité possible », d’un « bâtiment en partie anéantie ». Parmi les modèles de ce genre une palme d’or à M. Giscard d’Estaing qui parla un jour d’« une large unanimité » (TF1, 20-2-1991, 20h45), une palme d’argent à M. Griotteray : « Les vraies démocraties ne sont guère qu’une trentaine : on peut les comptes sur les doigts des deux mains » (La Cinq, 28-12-1989) et un accessit à M. Poivre d’Arvor : « On a essayé d’éviter de ne pas entrer dans ce jeu » (TF1, 27-8-1990, 20 heures). Accidents de parole Le lapsus dû à la précipitation est peut-être excusable. Il n’en est pas moins contagieux. La bourde due à l’ignorance conjuguée avec le culot est aussi très répandue. On a pu entendre à la radio M. Bérégovoy parler du « Sapeur Camember d’Alfred Jarry ». Gonzague Saint-Bris, voulant désigner les Eugènes, créatures de Cocteau, par le « de Potomaks, annonciateurs des Shadoks ». Une bavardeuse de l’ex-Cinq nous apprend que Victor Hugo a été exilé à Jersey « pour avoir protesté contre les massacres de la Commune » (Est-ce ignorance du français ou ignorance de l’Histoire ?) Tandis qu’un de ses confrères, après l’accident du stade de Bastia, déclarait : « Comme disent les footballeurs, le show must be gone » (F2, 6-5-1992) Les accidents de parole dus à la hâte et à l’étourderie, ou à l’inculture armée de contentement de soi, sont des anicroches provoquées par les excès de vitesse ou par une ignorance aggravée de suffisance. Il est d’autres dérapage de la langue, très répandus, dont l’origine est avant tout morale et psychologique. Le français qui se parle est menacé par l’esprit brouillon, l’inculture, l’analphabétisme et son enfant naturel, qu’on a baptisé l’illettrisme. Il l’est aussi par la vanité, le besoin de se hausser le col et de parader, par le snobisme bêta. On entend aussi les publicitaires emprunter aux philosophes leur vocabulaire. "Concept" est devenu un mot - clef du jargon de la pub : « Carlton n’est pas une boisson, c’est un concept. » « X... va bientôt décliner son concept à l’international ». Dans les grands groupes industriels, bancaires, commerciaux, parler de coordination ferait pauvre : synergie fait plus d’effet. Le titre de chef de la publicité est trop modeste : directeur de la communication est plus imposant. Etre chef du personnel, c’est un peu mesquin. Mais directeur des ressources humaines , c’est plus noble. (A propos de « ressources humaines », on prête à M. Bouygues, quand il envisageait d’acquérir les éditions Gallimard, ce mot superbe : « Cette maison dispose d’un beau portefeuille d’écrivains ». Une autre dérive du français tel qu’on le maltraite, c’est le mugissement qui a pris la place d’un « e » muet (ou de son absence). Ainsi, à propos des Maliens expulsés de Vincennes : « Les exEUzoccupants du campement... » (TF1 30 - 10 - 92) ; « Les derniers compactEUxdisques... » (France - Musique, id.) La recherche de la formule-pétard, de la poudre aux oreilles publicitaire, du slogan-mettez-vous-bien-ça-dans-la-tête, aboutit souvent à des montées de fièvre des mots. On est fâché de voir par exemple le ministère de la culture donner dans ce travers. Quoi de plus louable que d’encourager la lecture et le théâtre ? Pourtant parler de « la fureur de lire » était déjà étonnant. La lecture, ce plaisir silencieux et tout intérieur, est-elle vraiment une occasion de fureur ? Mais quand on veut étendre la campagne au théâtre et qu’on no us parle du « théâtre en fureur », on a envie de dire : un peu de calme, s’il vous plaît. Se promener dans la vie, un crayon Bic rouge à la main pour corriger perpétuellement les copies, armé d’une grammaire, d’un dictionnaire orthographique et des recommandations de la commission qui traque les mots franglais, c’est sûrement une vie de chien, et une activité assez vaine. Mais peut-on accepter sans broncher que la langue qui devrait nous unir à nos semblables devienne une serpillière flasque ou un paillasson bête ? Le monde du 11 décembre 1992 (le présent texte a été réalisé avec les notes d’écoute du cinéaste Chris Marker)

Aller plus loin avec
Chris Marker

Le Joli Mai 1962 - Chris Marker
Le Joli Mai est tourné à Paris, en mai 1962, juste après les accords d'Évian. Chris Marker interroge des hommes et des femmes sur les problèmes...
Bureau des consultations -  Alain Resnais & Chris Marker - Les Statues Meurent Aussi (Statues Also Die) - 1953  / trstndbrtl
« Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l'histoire. Quand les statues sont mortes, elles entrent dans l'art. Cette botanique de la mort, c'...
La Jetée LP - Chris Marker - Bande Originale
"This is the story of a man, marked by an image from his childhood." Thus begins, with deceptive simplicity, Chris Marker's La Jetée (1962). The...

Thématique
Entretien

Michel Audiard - Bernard Pivot "Apostrophes" - Archive vidéo INA 28 avril 1978 Interview de Michel AUDIARD par Bernard PIVOT à propos de son livre...
Marcel Duchamp (28 juillet 1887 - 2 octobre 1968) est un peintre, plasticien,homme de lettres français, naturalisé américain en 19551. Considéré par...
Le Dinosaure et le bébé, dialogue en huit parties entre Fritz Lang et Jean-Luc Godard 1967 - 60 min
Connectez-vous ou inscrivez-vous pour publier un commentaire
Plus
Au fil des jours

Les idées peuvent nous faire vivre, c'est vrai... Mais nous vivons de sentiments, que nous gardons bien secrets.