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Avec : Bruno Putzulu (Edgar), Cécile Camp (La Femme), Audrey Klebaner (Eglantine), Jérémie Lippmann (Perceval), Jean Davy (le grand-père), Françoise Verny (la grand-mère), Claude Baignières (Claude

Éloge de l'amour - Jean-Luc Godard

Avec : Bruno Putzulu (Edgar), Cécile Camp (La Femme), Audrey Klebaner (Eglantine), Jérémie Lippmann (Perceval), Jean Davy (le grand-père), Françoise Verny (la grand-mère), Claude Baignières (Claude Rosenthal), Rémo Forlani (maître Forlani), Jean Lacouture (lui-même) , Philippe Lyrette (Philippe), Bruno Mesrine (le magicien), Violeta Ferrer , Valérie Ortlieb (les Américaines), Serge Spira (l'acteur SDF), William Doherty (l'officiel américain). 1h38.

Edgar parle de son projet à plusieurs jeunes actrices : ça raconte quelque chose de l'histoire de trois couples dit-il. Il y a des jeunes, des adultes et des vieux. Et le quelque chose c'est l'un des quatre moments de l'amour : la rencontre, la passion physique, la séparation et puis les retrouvailles. Edgar trouve son couple de jeunes : lui s'appellera Perceval et elle Eglantine.

Edgar a comme producteur Claude Rosenthal, juif spolié durant la guerre qui négocie avec maître Forlany pour que l'état français lui restitue sa collection de tableaux. Claude Rosenthal a aussi procuré à Edgar un assistant cultivé, Philippe.

Le couple de vieux pose problème : on lui indique les coordonnées d'une femme mais elle ne sait pas écouter. "Ecouter entendre ce n'est pas voir" lui reproche-t-il quand elle ne se concentre pas sur la parole et regarde celui qui parle.

Mais c'est surtout le couple d'adultes qui pose problème. Pour la femme, Edgar recherche celle rencontrée deux ans plus tôt en Bretagne qui travaille dans une librairie et fait des ménages le soir dans les trains de la gare saint Lazare et les bureaux place d'Italie pour élever son fils de trois ans. Dans la librairie, il participe à un exposé sur la guerre du Kosovo. A la gare saint Lazare, il se heurte au refus de La Femme de jouer dans son film. Jusqu'au petit matin, il la raccompagne chez elle aux travers des usines de Billancourt à l'abandon, devenue la forteresse vide de la CGT.

Dans son bureau, Edgar répète avec les acteurs la scène de séparation entre Eglantine et Perceval. Dans un refuge pour SDF, il répète leur scène de retrouvailles. Puis, alors que La Femme parait prête à accepter le rôle de l'adulte, il semble renoncer.

Quelques mois plus tard, Philippe croise Edgar qui a effectivement renoncé à son film. Philippe s'en vient voir Claude Rosenthal qui ne s'est jamais remis de l'abandon de ce projet. A la jeune femme qui l'accompagne et qui s'étonne qu'il appelle Edgar, plus jeune que lui, "Monsieur", Philippe rétorque qu'il en est ainsi parce qu'il est le seul à essayer de devenir adulte.

De son côté Edgar vient chercher des explications au suicide de La Femme auprès de l'oncle de cette dernière. Dans le café où il a rendez-vous, Edgar repousse l'idée que le suicide de La femme vient du fait qu'il a renoncé à son projet. Les causes profondes étant sans doute à chercher du coté du suicide de ses parents. L'oncle, selon les souhaits de La Femme, lui enjoint de choisir un livre parmi ceux qu'avait conservé celle-ci dans une valise. Il choisit Les voyages d'Edgar.

Deux ans plus tôt en Bretagne, Edgar est venu voir Jean Lacouture pour se renseigner sur les chrétiens et la résistance afin d'écrire une cantate pour Simone Weil. Lacouture est chez des amis, les Bayard, qui négocient un contrat avec une compagnie de cinéma pour tourner leur histoire de résistants entre 1941 et 1944, celle du réseaux Tristan et Iseult. Les Bayard ont pour petite fille, La Femme qui marqua si fortement Edgar qu'il voudra en faire l'adulte de son film. Elle est alors fort remontée contre le contrat que s'apprêtent à signer ses grands-parents. Elle fait remarquer aux américains que c'est parce qu'ils n'ont pas d'histoire à eux qu'ils veulent acheter celle des autres. Ils n'ont même pas de nom à eux puisqu'il existe d'autres Etats-Unis d'Amérique : le Brésil, le Mexique et le Canada qui s'appellent eux d'un nom bien à eux : brésiliens, canadiens ou mexicains. Elle n'apprécie pas non plus la présence du département d'état américain qui supervise la négociation. Citant Bataille, elle reproche à l'état de ne pas pouvoir tomber amoureux.

La Femme raccompagne Edgar à la gare. Celui-ci ne la verra pas dans le même train que lui à Montparnasse. Il pense renoncer à sa cantate pour faire un film qui racontera quelque chose des quatre moments de l'amour.

Eloge de l'amour raconte l'histoire de trois couples, celle des jeunes Eglantine et Perceval, celle des adultes, Edgar et La Femme, et celle du couple âgé des Bayard. Godard compose cette ligne mélodique sur les ruines du film imaginé par Edgar. En contrepoint de cette pensée qui traverse les âges de la vie, Godard brode des "éloges de l'amour de quelque chose", ce quelque chose étant alternativement le cinéma, la littérature, la peinture et l'histoire ou même la magie et les voitures de sport.

 

Chaque pensée devrait ressembler au naufrage d'un sourire

La jeune femme qui fredonne Que ma joie demeure lorsqu'elle accompagne Philippe le jour où il dit qu'Edgar est le seul à vouloir essayer d'être adulte reprend sous une forme voisine une formule déjà prononcée par la Femme. Lors de sa conversation avec Edgar sur la personne qui eut l'idée saugrenue de nommer une station de tramway Drancy-Avenir elle avait dit "Chaque pensée devrait rappeler la ruine d'un sourire " avant de conclure qu'il est possible que la vérité soit triste. "Chaque pensée devrait ressembler au naufrage d'un sourire" vient rappeler cette formule à Edgar alors qu'il a échoué dans son projet.

La pensée de Godard se construit sur le naufrage de son personnage principal. C'est Godard qui arrive à construire le projet d'Edgar : un adulte ça n'existe pas avait dit celui-ci. Et pourtant Philippe l'a bien reconnu en Edgar. La Femme aussi avait dit devant les usines de Billancourt : "l'âge adulte c'est tracer la route, créer le cinéma qui va de l'enfance à la vieillesse".

Les jeunes c'est évident, les vieux aussi mais les adultes, il leur faut une histoire s'interrogeait Edgar. C'est cette histoire adulte qui constitue le centre du film de Godard alors que la première partie est dominée par Eglantine et Perceval et la seconde, en couleur, par l'histoire du couple Bayard.

Godard déroute un peu plus son spectateur en proposant aussi quelques fausses pistes. Ainsi de la première actrice auditionnée à laquelle il raconte cette histoire où, à la fin d'une manifestation, une fille s'est cousue une étoile jaune pour faire plaisir à son ami et qui est prise à partie par des fascistes.

Eloge de l'amour … de quelque chose

Mais ces copeaux narratifs sont rares et c'est bien plutôt la cohérence qui domine dans ces éloges de l'amour de quelque chose. Godard, comme à son habitude, joue avec les formules et ne donne que dans le corps de son film la signification du titre en ajoutant aux cartons "Eloge" et "de l'amour" celui "de quelque chose"

Si Edgar ne sait que choisir entre roman, théâtre, cinéma ou opéra, Godard fait lui feu de tout bois. C'est d'abord la présence de la peinture : entre Jeune femme se baignant dans la rivière de Rembrandt examiné par Philippe et Le Chapeau de Paille de Rubens accroché au mur du bureau d'Edgar. C'est aussi Breughel, Delacroix, Matisse, Corot, et Lichtenstein qui sont évoqués et même Raphaël lorsque Rosenthal et Forlany croisent une prostituée juive devant l'Inter-continental.

Le cinéma n'est pas en reste depuis les deux spectateurs qui cherche la phrase finale de Pickpocket ou la femme qui lit les Notes sur le cinématographe du même Bresson. C'est aussi Rossellini qui est évoqué : "les choses sont là, pourquoi les inventer ?" et Max Ophuls pour sa formule "Le bonheur n'est pas gai". La marguerite de la Gaumont clignote dans la nuit et Langlois et la femme de Lazare Merson passent dans la conversation.

L'amour de la littérature irrigue aussi le film. Maître Forlany accepterait d'être payé sous forme d'une édition originale de Splendeurs et misères des courtisanes. Les couvertures de livre, Le voyage d'Edgar, Sartre, Bataille ponctuent le film. Il en est de même des citations, celle de saint Augustin : "La mesure de l'amour c'est aimer sans mesure" ou celle de Chateaubriand extrait des Mémoires d'outre-tombe : "Voilà comment tout s'évanouit dans mon histoire. Comme il ne me reste que des images de ce qui est passé si vite. Je descendrai aux Champs-Élysées avec plus d'ombres qu'homme en a jamais amené avec soi" ou de Georges Bataille : "L'état a perdu le pouvoir d'embrasser la totalité du monde."

Toutes les ressources du lyrisme

Superposition, enchevêtrement, surgissement et collage ce sont toutes les ressources du contrepoint que Godard mobilise pour provoquer l'émotion. La beauté maniérée de l'image contraste avec le prosaïsme des lieux. La simplicité des formules les rend inoubliables dans leurs répétitions et variations sur le cours du récit. Le dynamisme du montage contraste avec la musique élégiaque. Le noir et blanc s'oppose à la couleur, l'image au texte incrusté.

L'exemple le plus simple de cette émotion provoquée par le fait de présenter de façon disjointe ce qui est habituellement associé (regard et écoute, acteur et personnage) se situe dans la séquence où les acteurs qui jouent Eglantine et Perceval essaient de trouver les gestes à faire alors que Edgar lit leur texte :" Tu es tout le temps là. Tu existe si fort pour moi et à jamais qu'il est inutile que je te vois encore puisque tu seras toujours là quoi qu'il arrive. Il dit encore quelque chose. Elle finit par pleurer". "A quoi bon se mettre en mouvement pour attraper ce que l'on a déjà ? En un mot, je te trouve trop belle pour être désirée. Je t'aime mais puisque je t'aime, je n'ai plus besoin de te revoir."

Sur ce texte au lyrisme échevelé, des iamges très simples et dépouillées qui atteignent qui détachées du contexte d'une dramaturgie en action acquierent

Matière et mémoire.

Ce lyrisme s'applique en premier lieu au rapport entre présent et passé. Texte et images se combinent pour renforcer l'émotion. On entend ainsi Edgar dire " C'est aux environs du pont Mirabeau qu'en 52 avant JC un lieutenant de César avait franchit la Seine pour attaquer dans la pleine de Grenelle les troupes gauloises de Lutèce. Il y avait une forêt, là, partout. Ce qui reste aujourd'hui, c'est le bois de Boulogne". Et celui-ci est alors filmé en travelling avec le soleil jouant au travers des feuilles.

L'émotion et la pensée qui surgissent du rapport présent-passé, Edgar l'évoque aussi par cette formule qu'il fait sienne dans la partie en couleur avant de la proposer à La Femme dans la partie en noir et blanc : "Quand je pense à quelque chose, en fait, je pense à autre chose. On ne peut penser à quelque chose que si l'on pense à autre chose. Par exemple vous voyez un paysage nouveau pour vous mais il n'est nouveau que parce que vous le comparez en pensée a un autre paysage ancien celui là que vous connaissez".

Et c'est bien l'émotion de la pensée que veut filmer Godard lorsqu'il affirme à travers Edgar : "Ce n'est pas l'histoire d'Eglantine mais un moment de l'histoire : La grande histoire qui passe à travers Eglantine. Le moment de la jeunesse. Il faut les trois couples sinon ça devient une histoire, une histoire à la Hollywood pas De l'Histoire."

Cette opposition entre le travail de mémoire et le recouvrement par l'image se retrouve dans la critique de l'Amérique :"Les Américains n'ont pas vraiment de passé. Ils n'ont pas de mémoire alors ils achètent celles des autres surtout de ceux qui ont résisté ou alors ils vendent des images parlantes mais une image ne dit jamais rien on n'y voit plus rien mais c'est ça qu'ils veulent"

Godard étant aussi sa critique aux formes classiques de la dramaturgie : "C'est facile la tragédie, c'est tranquille la mort, le désespoir, la trahison sont là, tout prêt. Et les orages et les éclairs et les silences, c'est reposant, c'est sûr. Dans le drame avec ses lueurs d'espoir ça devient épouvantable de mourir."

La mémoire se porte aussi sur des objets historiques plus proches : la Résistance, Israël, le Kosovo, la mondialisation et les SDF

Godard revendique l'aspect sociologique de son film "La rencontre du vieux et de la vielle se fera dans un restaurant du cœur. Dans ce projet, on ne pourra éviter de montrer les misérables. Il y en a partout aujourd'hui." En 1965, le père de La Femme ne disait pas la mondialisation, il disait la scène universelle.

Les plis de l'histoire révèlent des zones d'ombres : Le réseau Tristan a été livré sur ordre et madame Bayard a ainsi été internée à Ravensbrück où elle a rencontré Geneviève de Gaule. De même, dans la guerre du Kosovo, Godard insiste aussi sur les exactions commises même par les "bons" du conflit, les Albanais de Pristina.

"Il ne peut y avoir de résistance sans mémoire et sans universalisme" ; "Pas de paix sans justice" disent alors les personnages. Car Godard comme à son habitude ne se montre pas avare de formules : "La mémoire n'a aucun devoir, lisez Bergson !". "Le conservateur du Louvre ne veut plus seulement protéger La victoire de Samothrace. Il veut être l'auteur de la Victoire". "Les gens ont le courage de vivre leur vie mais pas de l'imaginer". "Vous savez, les gens, lorsqu'ils gagnent plus de 10 000 francs par mois, c'est qu'ils se laissent dicter leur vie" voir d'informations pittoresques "OK vient d'un général durant la guerre de Sécession : 0 Killed avait-il écrit dans un rapport".

Eloge de l'amour de quelque chose englobe ainsi l'ironie du metteur en scène, le gout des voitures de sport et de la magie

Jean-Luc Lacuve, le 28/11/2007

 

 
Editeur : Why not production. Disque 1 : Éloge de l'amour (1h35). Disque 2 : Notre musique (1h17). Sous-titres Anglais.
Analyse DVD

Suppléments : Film de Jean-Luc Godard : Prières pour Refuzniks (1 et 2) partie CD-Rom : Article de Jean-Michel Frodon : Parmi nous (Cahiers du cinéma, mai 2004). Entretien avec Jean-Luc Godard par Jacques Rancière et Charles Tesson (Cahiers du cinéma n°557).

 

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