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Le sacré et le barbare

Médée de Pier Paolo Pasolini - Luca Caproni

Médée de Pier Paolo Pasolini - Luca Caproni

L’intérêt de Pasolini pour le mythe et la tragédie grecs remonte au début des années 1940, lorsque le jeune poète, inspiré par la parution de l’anthologie Lirici greci de Quasimodo et en quête d’une langue pour la poésie, traduit des poèmes du grec et écrit une tragédie, Œdipe à l’aube1. Ensuite, il faudra attendre 1959 pour que Pasolini aborde à nouveau la question du mythe et de la tragédie, lorsque Vittorio Gassman lui demandera une traduction de l’Orestie d’Eschyle pour la mettre en scène au Théâtre grec de Syracuse2.

Les années 1960 sont une décennie de grande vitalité artistique pour Pasolini. Non seulement il poursuit sa carrière de romancier et de poète, mais il débute comme cinéaste en 1961, avec Accattone. C’est bien dans le cinéma que le rapport de Pasolini avec le mythe se concrétise : Œdipe roi, en 1967, Médée, en 1969, Carnet de notes pour une Orestie africaine, réalisé entre 1968 et 1969 mais présenté au Festival de Venise en 19733.

L’intérêt de Pasolini pour le mythe grec est à mettre en relation avec son intérêt plus général pour toutes les cultures prémodernes. Sa réécriture des trois mythes grecs les plus connus – Œdipe, Médée, Oreste – suit trois axes bien déterminés : psychanalytique, anthropologique, politique. Il y a une interaction entre ces axes, mais une dominante demeure dans chacune de ces œuvres. Œdipe roi met en scène « la puissance du désir parricide et du désir incestueux, et par conséquent le caractère tragique de “l’obligation de connaître”, c’est-à-dire du pacte social qui institue les tabous »4. Médée se fonde sur l’opposition anthropologique entre le monde archaïque et sacré de Médée et le monde rationnel et laïque de Jason. Dans Carnet de notes pour une Orestie africaine, enfin, Pasolini réfléchit sur la possibilité d’une synthèse entre démocratie moderne et sociétés archaïques à travers l’exemple de l’Afrique.

En réécrivant le mythe de Médée, Pasolini réfléchit autour de thèmes récurrents de son œuvre : le réel, le sacré, le rapport au passé. Ce sont évidemment des concepts complexes, qu’il faudra mieux définir car, comme Pasolini le fait dire au Centaure, « Seul celui qui est mythique est réaliste et seul celui qui est réaliste est mythique », d’autant plus que, poursuit le Centaure, « il n’y a rien de naturel dans la nature ». Comment Pasolini utilise-t-il la matière mythique ? Quelle est sa conception du mythe ? Comment ces thèmes récurrents se reformulent-ils au contact du mythe ?

Dans notre analyse nous aurons affaire à une double réécriture : celle qui est proposée par le scénario5 et celle, définitive, proposée par le film6. Les différences entre ces deux versions, comme nous le constaterons, sont considérables. Dans notre première partie, nous étudierons le rapport du scénario avec les matériaux du mythe de Médée, c’est-à-dire les constantes et les variantes du scénario par rapport à la tradition. De ce fait, nous soulignerons le caractère anthropologique de la réécriture de Pasolini. Dans notre deuxième partie, nous nous concentrerons sur les changements que le film introduit par rapport au scénario. Nous prendrons en compte aussi des aspects propres à l’écriture filmique, comme la musique, les costumes, les lieux du tournage. Enfin, dans notre troisième partie, à partir de la figure du Centaure, nous essaierons de mieux définir le rapport de Pasolini au mythe, ce qui entraînera une réflexion autour des concepts du réel et du sacré.

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