Focus

1966 - France/Allemagne - 49' - 35 mm - N&B

Si j'avais 4 dromadaires (1966) Chris Marker

Si j'avais 4 dromadaires (1966) Chris Marker

1966 - France/Allemagne - 49' - 35 mm - N&B

Si j'avais quatre dromadaires. Voilà un bien étrange titre pour un film construit autour d'une sélection de photographies "prises dans 26 pays entre 1955 et 1965"1, choisies parmi les archives du réalisateur - globe trotter Marker, et commentées par trois individus (Catherine Le Couey, Pierre Vaneck et Nicolas Youmatoff), qui ne sont en fait que les narrateurs d'un commentaire "dialogué" écrit par le cinéaste-photographe, bidouilleur des temps à jamais perdus.

Comme à son habitude, les clins d'oeil et les références abondent dans ce film. Et le titre en est une, dévoilée directement aux premières minutes de projection. En effet, Si j'avais quatre dromadaires est tiré d'un poème du recueil de Guillaume Apollinaire, le Bestiaire ou cortège d'Orphée (1911), intitulé "Le dromadaire":

La culture de Marker est grande, qu'il s'agisse de musique ou de littérature, d'art ou de cinéma. Donc rien d'étonnant à ce choix. Mais si ici il donne directement sa source, comme il le fera plus tard pour Une journée d'Andrei Arsenevitch (1999) dont il précisera lui-même le lien avec le premier roman d'Alexandre Soljenitsyne intitulé Une journée d'Ivan Denissovitch, publié dans la revue littéraire Novy Mir pour la première fois en décembre 1962, ou encore avec cette phrase "Je vous écris d'un pays lointain" tirée d'un poème des Lointains intérieurs (1938) d'Henri Michaux et qui ponctue Lettre de Sibérie (1958), la filiation n'est pas toujours évidente ou confirmée, même si on imagine mal une simple coïncidence. C'est le cas de Description d'un combat (Beschreibung eines Kampfes) (1909), le premier écrit conservé de Franz Kafka, une nouvelle entreprise vers 1904 et qui se trouve être le titre du film de Marker sur Israël (1960).

Quoiqu'il en soit ce "photo-documentaire", en analogie avec le "photo-roman" qu'est La Jetée (1962), a pour tout premier intérêt de nous montrer, si cela était encore nécessaire, que Chris Marker est un excellent photographe, tout autant qu'un maître du commentaire. « La photo c'est la chasse, la chasse des anges. Au lieu d'un mort, on fait un éternel».

Films et recueils de photos se retrouvent ici liés, tout comme il l'avait été dix ans plus tôt avec le portfolio de la revue Esprit réalisé à la suite d'un voyage en Chine et intitulé "Clair de Chine. En guise de carte de voeux, un film de Chris Marker", alors que le film lui pris finalement le titre Dimanche à Pékin (1956).

Mais Marker n'est pas le seul à proposer ce genre de d'approche cinématographique. Agnès Varda, pour ne citer qu'un exemple, n'a-t-elle pas réalisé Salut les Cubains (1963), un film pour classer plus d'un millier de photos prise par ses propres soins lors d'un voyage à Cuba, un film hommage, un film de pur montage?3

Autre point récurrent chez Marker, la structure en deux parties que l'on retrouve dans l'essentiel de ses films. Ici, "le Château" s'oppose "au Jardin", sur le modèle des coulisses du théâtre, mais avec un sens politico-mystique.

C - C'est bizarre... Personne ne croit plus en Dieu, mais on parle du Christ d'un air entendu. On le cite, on le copie, on lui trouve des ressemblances. Les Japonais ont fait un Nô sur la mort du Christ, le premier Nô chrétien de l'histoire. On ne brûle plus les missionnaires au Japon, c'est un progrès. Un progrès vers l'indifférence. Fidel Castro a fait écrire sur les murs: "Trahir les pauvres, c'est trahir le Christ." Ca semble être aussi l'avis du Concile. Donc ce serait utile, un Christ, il faudrait avoir ça chez soi. "Mettez un Christ dans votre bonheur." Comme si, même en se dispensant d'y croire, il était bien commode que quelqu'un, quelque part, soit chargé de porter toute la misère du monde... Nous vivons dans le Château. Il y a pire que la tyrannie, il y a le silence. La distance entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ne l'ont pas. L'impossibilité de communiquer. La seule frontière de races. C'est le Château. Les pauvres vivent à son ombre. Ils y grandissent. Et quand ils ouvrent les yeux, comment les leur refermer?

P - Un jour j'ai vu des pauvres heureux... C'était à Nanterre, au bidonville, le premier jour de l'indépendance algérienne.
C - Ils étaient heureux. Un instant de bonheur payé par sept ans de guerre et 1 million de morts. et le lendemain le Château était toujours là. Et les pauvres sont toujours là, jour après jour. Et jour après jour, nous continuons de les trahir. [...]

P - Je pense qu'on nous scie les pieds avec la loi de la Jungle, et qu'il y a aussi la loi du Jardin. La Jungle est le Château des bêtes, mais leur jardin...

 

Cette vision du monde répond bien aux aspirations de Marker depuis les débuts. Mais ce qui fait la particularité de Si j'avais quatre dromadaire, c'est avant tout une réflexion pénétrante et intelligente sur la photographie, telle que la très bien décrite Marcos Marino dans son article Puissance de la photographie. "Au tout début de Si j'avais quatre dromadaire, on voit la photographie d'une sculpture ancienne, tandis que le photographe commente: "un sculpteur a éternisé un certain visage avec un certain regard." Mais il semble exister chez Marker une dimension encore plus profonde de la photographie: la capture, pas seulement d'un moment ponctuel, présent de la subjectivité, mais d'un futur virtuel caché dans l'image présente, qui va se développer dans une histoire subjective et collective. Ce n'est pas la photo comme souvenir, mais comme souvenir d'un avenir."5 Enfin, autre particularité de Si j'avais quatre dromadaires: sa diffusion. Pierre Valade, dans son article publié dans Jeune cinéma en 1975, à l'occasion de la sortie dans un programme commun de ce court métrage et de La Solitude du chanteur de fond, fait remarquer que Si j'avais quatre dromadaire était alors "un film jamais montré encore (sauf par la télévision allemande qui l'avait produit) et qui n'existait pour nous que par un commentaire publié"6, à savoir dans les Commentaires 2 de 1967.

 

Générique (dans l'ordre d'apparition)
[début]
Pour Machenka
[fin]
Si j'avais 4 dromadaires 1966
Coproduction: APEC et ISKRA
Voix: Pierre Vaneck, Catherine Le Couey, Nicolas Yumatov
Collaborateurs: Antoine Bonfanti, J. F. Lariviere-Brochard, Christine Lecouvette, Wolfgang Theile
Musique: Lalan et Trio Barney Wilen
Banc-titre: Seria
Laboratoires: GTC-CTM
Tirages photographiques: Duffort
Un film produit par Henri Regnier (Hambourg) et Claude Joudioux (Paris)
Ecrit et photographié par Chris. Marker
Distribution: non distribué (anciennement ISKRA)

Commentaire / scénario: dans Chris Marker, Commentaires 2, Paris : Le Seuil, 1967, p. 38-83

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La photo, c'est la chasse. C'est l'instinct de chasse sans l'envie de tuer. C'est la chasse des anges… On traque, on vise, on tire et clac ! Au lieu d'un mort, on fait un éternel.